Après la Campagne de France où les Autobus Parisiens remplaçaient les autochenilles, "l'oncle Louis" nous raconte sa captivité en France tout d'abord puis en Autriche..
dernière mise à jour 05/8/003
LA CAPTIVITE

Le 18 juin 1940, il était 15 heures 30 quand nous avons été faits prisonniers à Antrain (qui se trouve en bas de la presqu'île du Cotentin). De là on nous conduisit à Bazouges la Perouse. Nous étions gardés par les allemands dans une pâture et il pleuvait des cordes. Le 19 au soir départ pour Saint Fraimbours sur Pisse : arrivée à deux heures du matin. Le 22 arrivée à Alençon au quartier Valazé. Dans cette caserne de cavalerie nous étions environ 20.000 ; la plupart français et quelques anglais. Nous couchions à même les pavés, dans les écuries. Comme nourriture, un brouet clair.

 

CULTIVATEUR DANS L'ORNE.

Par la suite, le préfet de l'Orne ayant eu l'autorisation d'avoir des prisonniers pour rentrer les moissons, un certain nombre de prisonniers sont partis. A ce moment j'ai trouvé un lit (une paillasse) dans une chambrée où nous étions une vingtaine de sous officiers. J'étais le seul d'entre eux à penser que la guerre n'était pas finie. Pourquoi ? Je ne pouvais le dire mais j'en avais la certitude ? Dès l'instant où j'ai été pris par les allemands j'ai pensé : Vous m'avez mais vous ne m'aurez pas toujours. Environ un mois après les premiers départs en culture, avec un autre sergent chef, nous avons demandé à aller en culture. Nous avons été conduis à Rhânes dans l'Orne.

Le maire m'a désigné pour aller chez un cultivateur : celui-ci n'avait pas été mobilisé. Il pensait faire une affaire avec un travailleur qu'il n'aurait pas fallu payer . Il n'avait pas demandé un prisonnier par charité ou patriotisme. Il disait : "Ici on mange bien mais on travaille !" C'est là que j'ai passé les plus mauvais moments de ma captivité.
Les foins étaient coupés à la faucheuse. Nous retournions l'herbe pour la sécher au moyen d'une faucille et d'un bâton. On commençait au début du champs, courbé en deux ; et au bout du champ, nous repartions en sens inverse. Faîtes cela toute la journée et vous m'en direz des nouvelles. J'avais les reins cassés. A cause de la pénurie de ficelle, les gerbes étaient attachées avec de la grosse corde à attacher les vaches. Les gerbes étaient très lourdes. Piquer les gerbes à la fourche pour les présenter sur le chariot était très fatiguant. Je gagnais bien ma nourriture.

Quand les foins furent terminés, le cultivateur me fit scier du bois, et par la suite il demanda aux allemands de me récupérer . Le coiffeur de Rhânes, un célibataire, à qui je disais que le cultivateur voulait me faire rentrer au camp me dit " va donc chez Léger, il te prendra " En effet cet ancien combattant de 14-18 me prit et avec son fils âgé de 18 ans je l'aidais dans les travaux : il me considérait comme son fils. Quand j'étais chez lui, ma femme est venue me voir quelques jours et elle a été bien accueillie.
Après les battages, les allemands ont récupéré les prisonniers. Comme nous allions partir en Allemagne, le cultivateur chez qui ma femme était venue m'a remis un colis dans lequel il y avait une lettre m'annonçant la naissance de Marie Camille, le 3 janvier 1941.

 

Travaux à la ferme de M. LEGER à RHANES

 

DEPART EN AUTRICHE

Le 7 janvier 1941 nous avons été rassemblés et embarqués dans des wagons à bestiaux pour l'Allemagne. Le voyage a duré plusieurs jours ; il faisait très froid ; nous ne pouvions pas descendre des wagons ; nous urinions dans des boîtes de conserves. La nourriture, je n'en parle pas, deux fois rien.

Le 12 janvier 1941 nous arrivions au Stalag XVII A à Keisersteinbruck au sud est de Vienne en Autriche.
Je n'avais pas l'intention d'aller travailler mais nous étions plusieurs sous officiers du 110° RI qui eux voulaient partir et je les ai accompagnés. Vers le 15 janvier 1941 on nous a envoyés chez Havlicek, une fabrique de charpente et de menuiserie. Le commando A430 WG était dans un bâtiment à ATZGERSDORF. Le matin avant le jour nous prenions la route avec le posten pour aller au travail à la fabrique de baraques qui se trouvait à environ une heure du commando.

Avant de partir on nous donnait un jus (ersatz de café) et pour la journée un rond de saucisson de 5 à 6 cm de diamètre et de 2 cm d'épaisseur plus un morceau de pain (environ la grosseur d'un demi sandwich). Le soir en rentrant au commando on nous donnait une soupe.

Par la suite nous avons été logés à la fabrique dans des baraques qui avaient été faites à notre intention.

Nous étions une trentaine de prisonniers français. L'homme de confiance était caporal-chef : Jules Gazil, cultivateur en Loire Atlantiques. Il connaissait un peu l'allemand, qu'il a perfectionné par la suite. Il avait vraiment la confiance des prisonniers, et il s'est toujours bien occupé de nous. Il nous représentait auprès des militaires et des dirigeants civils de l'entreprise.

Parmi nous il y avait une majorité de cultivateurs de Maine et Loire. Elner, un viticulteur de Champagne était violoncelliste. Nous étions trois sergents-chefs du 110° RI et un sergent -chef célibataire parisien et un adjudant du 110° RI et Gazil : nous étions dans la même baraque et nous couchions dans des lits superposés.

Pour le travail dans la fabrique il y avait plusieurs équipes . Une équipe pour le déchargement des wagons, une autre qui approvisionnait en bois les machines (scies, raboteuses etc…) Les équipes de deux hommes pour chaque machine ; d'autres équipes qui transportaient le bois travaillé de machine en machine. Parmi les prisonniers il y en avait qui travaillaient consciencieusement, et d'autres qui en faisaient juste pour ne pas être remarqués et ne pas avoir d'ennuis. Quant à moi je changeais souvent d'emplois : j'étais " emmerdeur ". Le travail était le moindre de mes soucis ; personne ne voulait de moi. Je passais une bonne partie du temps de travail aux chiottes qui se trouvaient éloignées du chantier, à fumer et bavarder.




Entre Keisersteinbruck et Vienne

 

DE L'ART DE NE RIEN FAIRE.

Ne rien faire, ce n'est pas facile : il faut de l'ingéniosité et finalement on arrive à lasser ; alors la partie est gagnée. Avec les allemands il ne faut jamais dire non : c'est dangereux : ils ont tous les droits. Toujours faire preuve de bonne volonté. ( ils " veulent " bien, mais ils ne " peuvent " pas ).

Je suis resté trois ans dans ce commando. Grace à Gazil, le nourriture s'est améliorée. L'employeur achetait des pommes de terre au marché noir. Quelles étaient nos occupations quand nous regagnions les baraques ? Laver notre linge, raccommoder, lire et surtout pour la plupart, jouer aux cartes . Pour moi c'était le moment de m'occuper. Un certain nombre de prisonniers possédaient un livre. J'avais rassemblé ces livres et établi une liste que chacun pouvait consulter. J'étais bibliothécaire . Par la suite, j'échangeais nos livres avec ceux d'autres commandos avec qui nous étions en rapport. Avec d'autres commandos nous nous procurions par échange certaines choses dont nous avions besoin. C'est ainsi que nous avions des postes de T.S.F. à galène qui nous procuraient des nouvelles.

Nous avons organisé et joué des pièces de théâtre auxquelles assistaient des militaires et des civils allemands. Par les civils nous avions des habits pour nous déguiser. Dans une des pièces, nous étions déguisés en civils . Nous avons profité de l'occasion pour faire un tour à l'extérieur, nous avons pris le tramway pour cette escapade ; nous étions trois sergents chef et l'adjudant. Dans la nuit nous sommes rentrés au commando.

Nous en avions fait plus que certains évadés. Partir c'est bien, mais pour aller où ? Nous avions déjà pensé à l'évasion et nous avions vu sur une carte les itinéraires possibles ; il nous manquait des points de repères. Evasion oui, à condition d'avoir les éléments pour arriver à destination. Evadés celui qui part et qui arrive au but.

Le matin, avant d'aller au travail, le posten prenait les noms des malades. C'était le moment de la décision et suivant le temps et la température il fallait se décider. Je me portais souvent malade pour rester au camp et laver mon linge bien tranquillement. Une fois la sentinelle nous a conduis à Vienne pour la contre visite par un médecin militaire allemand. Heureusement tout s'est bien passé.
Dans le même ordre d'idée, un prisonnier du commando avait très mal aux dents. Le posten le conduit chez le dentiste civil pour arracher la dent. A son retour je lui demande comment cela s'est passé. Le dentiste parle français et il l'a bien soigné. Il a attendu son tour dans une salle d'attente assis dans un fauteuil et a passé là son après midi. Je m'inscris pour le dentiste. Comme le dentiste était content de causer avec un français, je suis allé plusieurs fois le voir. Je passais mes après-midi dans les fauteuils de la salle d'attente. Les camarades du commando disaient en riant " Il est parti chez le dentiste " Après un certain temps, ils se sont aperçus que ce n'était pas si idiot que cela ; alors il y a eu des amateurs ; cela n'a pas duré longtemps.

Par nos postes à galène et par les civils allemands nous suivions les évènements. Si au début les allemands croyaient battre les russes, par la suite cela n'a pas été aussi bien. Le froid et le mauvais état du terrain leur causèrent de grandes difficultés. Les russes résistaient.

 

LE COMMANDO DICIPLINAIRE

Plus les allemands avaient de difficultés plus notre espoir grandissait. Les postens étaient de moins en moins nombreux : le front russe absorbait des hommes. Dans ces conditions, l'état major décida d'offrir aux prisonniers de passer civils ; de cette façon, ils pouvaient alléger notre encadrement.

Un officier allemand vint au commando nous faire la proposition de passer civil. J'avais remonté les gars en leur disant qu'il n'y avait rien à gagner ; de sorte que personne n'a dit Oui.

Ils ont donc envoyé un peu plus tard un autre officier pour nous renouveler la proposition. Cette fois une grande partie des prisonniers a accepté : nous n'étions que quelques uns à refuser.

Nous avons été envoyés dans un commando disciplinaire à Vienne : le strafcommando 884 A GW. C'était une école transformée en prison. Une grille en façade : derrière un espace de 2 mètres de large environ planté de buis et derrière la façade de l'immeuble. Un escalier de 3 mètres de large et d'une dizaine de marches faisait accéder au rez-de-chaussée. De chaque coté de l'entrée une pièce. Dans ces pièces étaient les postes de garde. Un couloir conduisait aux cours de récréation . Dans ce couloir une descente à la cave et un escalier pour accéder aux étages . Les étages étaient séparés par des barbelés. A chaque étage une porte cadenassée. Les classes nous servaient de dortoir et d'espace quand nous étions enfermés.

Tous les matins, de bonne heure, on nous faisait descendre dans la rue ; alignés sur deux rangs face à l'école. Les allemands venaient choisir les prisonniers qu'ils employaient dans la journée. On arrivait à connaître les employeurs et à faire en sorte de se placer pour aller à tel ou tel travail et aussi à ceux qui donnaient le meilleur casse croûte. Par la suite avec Dupuy qui était comme moi sergent chef, nous avions décidé de demander pour aller en culture.



Nous avions droit à une lettre de ce type par mois. Le papier à lettre était remis au commando.

 

LA FERME D'AICHOF

Vers octobre 1943 nous avons été conduits à Aïchof au commando A 1277 L. C'était une grande ferme à une quinzaine de kilomètres de Vienne. Il y avait là 27 prisonniers français. Le soir les prisonniers étaient enfermés dans un local qui nous servait de séjour et de dortoir. Cette ferme comprenait un bâtiment pour le directeur et des logements genre corons pour les familles des travailleurs permanents. Il y avait des étables pour les 400 vaches toujours enfermées ; une écurie pour les bœufs d'attelage et les chevaux. Un seul tracteur gazogène avec remorque.

Le matin dans les étables rassemblement pour la distribution du travail de la journée par les contremaîtres.
Quand nous sommes arrivés au commando, certains nous disaient " Moi j'ai des bœufs, je suis tranquille " et d'autres " Moi j'ai des chevaux, je suis tranquille ". Nous nous disions : " On ne sait rien faire ". Les camarades pensaient que nous étions cinglés et pensaient : comment vont-ils s'en sortir ?

Pourtant cela a très bien marché. Cela ne surprenait pas les civils. Nous ne savions pas un mot d'allemand ; nous écoutions très attentivement et malheureusement nous ne comprenions pas et nous étions tellement bornés que nous exécutions mal le travail. On nous appelait " les deux frères ".

Avant l'exécution d'un ordre, nous nous concertions tous les deux pour les réponses à ce qu'ils disaient … et ce qu'ils allaient dire ensuite … et ce que nous répondrions. Cela marchait bien et le résultat parfait. Que peut-on faire avec de pareils prisonniers ?
La popote était faite par l'un de nous qui était chauffeur à la RATP. Il se débrouillait très bien. Il recevait des rations des allemands et nous y ajoutions le produit de nos rapines : au point de vue nourriture nous ne nous plaignions pas.
A l'époque de la chasse, le directeur invitait des personnalités. Le garde chasse commandait la manœuvre : un chasseur, un rabatteur (prisonnier), cela formait une chaîne. Le garde chasse plantait un drapeau au milieu des pièces de terre choisies pour la chasse. Une grande chaîne encerclait ces pièces et au commandement du garde chasse, les chasseurs se dirigeaient vers le drapeau en tirant les lièvres qui courraient dans tous les sens. Il y avait des tableaux de chasse impressionnants. Suivant les possibilités nous cachions quelques lièvres ; ce qui améliorait notre ordinaire. Une fois notre cuisinier nous a servi une oie sauvage qui avait été tuée par la DCA.

L'autorité allemande obligeait les fermiers à faire quelques légumes pour l'approvisionnement de Vienne : oignons, pois secs, tomates. Mais les terres étaient surtout des terres à betteraves et à blé. Pour le cuisinier, nous prélevions ce dont il avait besoin. A un certain moment, avec Dupuy, nous avons fait du pain. Nous prenions du blé dans un grenier et nous le passions au moulin à café : la farine n'était pas de bonne qualité mais cela faisait du pain blanc.

Dans cette ferme de 400 Ha il n'y avait pas d'électricité : ce qui nécessitait beaucoup de travailleurs. En temps ordinaire une équipe hommes et femmes d'une trentaine de travailleurs slovaques venaient au printemps. Ils sortaient le fumier des moutons (une centaine), ensuite le démariage des betteraves, les battages, le ramassage des betteraves et fin octobre ils retournaient chez eux.
Pendant notre séjour à la ferme nous avons vu des prisonniers russes, des prisonniers italiens, des ukrainiens et à la fin des juifs hongrois. Pendant un certain temps Dupuy et moi avons été occupés à aider un électricien autrichien à installer l'électricité : poser la ligne sur environ 500 mètres et ensuite faire le montage à l'intérieur des locaux. Nous avons aussi aidé au montage de transformateur. L'électricien était payé en nature par le fermier. C'était du travail au noir. Comme il n'était pas très courageux, c'était pour nous la planque.

En dehors des heures de travail, nous écrivions, nous lisions, beaucoup jouaient aux cartes. Au beau temps nous faisions des parties de Volley-ball.

Pendant notre séjour à la ferme, les bombardements en Autriche ont commencé. Les bombardiers américains passaient au dessus de nous pour aller bombarder : il y avait souvent des alertes et le travail ne se faisait pas. Comme nous n'étions pas loin des usines Heinkel qui construisaient des avions à réaction, plusieurs fois nous avons entendu de plus près les bombardements . Ces usines ont été bombardées plusieurs fois.

Le dernier hiver les betteraves n'ont pas été ramassées et ont pourri dans les champs. Le printemps est revenu : l'offensive russe avançait et vers Pâques les russes étaient près de Vienne.
Je vais maintenant terminer ce récit avec un article qui a paru en novembre 1986 dans " Le Lien ", journal des prisonniers du XVII A intitulé : Fin de captivité pour un groupe de 400 prisonniers français du Stalag XVII A.



Ce petit prisonnier russe m'a donné sa photo
Mesurez votre audience